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Nouvelles littéraires de Fernand Reymond

DIDEROT

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DIDEROT

« Il faut se hâter de rendre la philosophie populaire ! »
Sic Diderot

LE FORT DE VINCENNES

En 1749, Diderot après avoir publié son essai « Lettre sur les aveugles » a soulevé la ire de l’inquisition qui l’accusait d’hérésie, aussitôt il fut arrêté et emprisonné au fort de Vincennes.
Jean Jacques Rousseau va à Vincennes pour lui rendre visite.
On l’introduit dans sa cellule.
- Salut mon bon Diderot, je vois que la justice du Roi a encore fait un impair et vous a incarcéré. Je déplore cet état de fait qui une fois de plus révèle le caractère précaire de la liberté d’expression en ce bas monde, soumis à l’arbitraire royal, à la dictature des dogmes de l’église. J’ai lu attentivement votre lettre sur les aveugles et je ne vois pas ce qui a tant heurté l’église catholique apostolique et romaine.
- Mon cher Rousseau, vous n’êtes pas sans savoir que les dogmes de l’église ont fondé leur légitimité sur l’idéalisme platonicien. Il fallait aux pères de l’église romaine une caution philosophique et c’est chez Platon qu’ils l’ont trouvée.
Platon distingue le sensible et l’intelligible. Pour lui le sensible est matériel, il touche au corps et est la source de toutes les illusions. L’intelligible pour Platon c’est le monde des idées, il est d’ordre céleste, il nous vient de dieu et c’est là la seule alternative possible pour la raison.
Or ma lettre sur les aveugles est une analyse du mode de pensée et de raisonnement des aveugles. Ceux-ci ont pour handicap celui de ne pouvoir user du sens de la vue. J’affirme dans mon essai, que les aveugles privés de ce sens de la vue compensent en appréhendant le monde et la réalité avec les autres sens et que de la sorte ils ont une conception du monde originale, ainsi qu’un mode de pensée qu’il leur est propre. Donc avec cet essai je bas en brèche toute la théorie idéaliste platonicienne, en affirmant que le corps et la matière et le sensible sont les fondements de notre intelligence, en fait c’est une théorie matérialiste que réprouve l’église.
- J’avais bien compris cela en vous lisant mais je vous ai demandé de me le confirmer par oral en faisant le naïf. Je vous rétorquerai qu’en marchant jusqu’à vous à Vincennes, j’ai eu une révélation et j’ai rédigé un discours pour concourir à l’académie de Dijon. « Discours sur la science et les arts » J’y déclare que la science et les techniques ainsi que l’art n’ont pas épuré les mœurs, que la civilisation a aussi bien privilégié le développement de la corruption et qu’elle n’a pas apporté un mieux être à la vie humaine. Que la civilisation a multiplié les inégalités et les privilèges, que la civilisation a sorti l’homme d’une saine estimation de ses besoins pour faire advenir les désirs les plus fous et les plus superflus, que tous recherchent à tout prix, même au prix de l’aliénation de sa liberté qui est le bien le plus cher. J’abonde donc dans votre sens, en disant que les idées et l’intelligible s’attachent à la matière, lui adhère pour plus de jouissance, toujours plus ne se pouvant qu’en aliénant la liberté des autres, en les soumettant à la loi des plus forts et à l’arbitraire d’une loi qui n’est plus naturelle, mais hiérarchique, dogmatique, au profit des puissants. L’alibi pour faire accepter ces lois iniques c’est qu’elles seraient d’origine divine, céleste, transcendante.
- Mon ami, vous abordez là un sujet qui m’est cher, celui de la religion naturelle. Qu’a-t-on besoin d’une religion soi disant révélée à nos prophètes. A-t-on attendu les prophètes pour distinguer le bien et le mal, pour édicter des lois ? Les prophètes n’ont rien apporté de neuf à la religion naturelle. Akhenaton le fondateur du monothéisme en Egypte était bien antérieur à Moïse et il a établi des lois, des lois qui d’ailleurs n’avaient rien de neuf qui n’ont pas changé grand-chose à la justice telle qu’elle était déjà pratiquée en Egypte depuis des millénaires.
Les religions révélées n’ont fait qu’apporter plus de confusion, en introduisant de nouveaux interdits que le religion naturelle ne mentionnait pas, par exemple la sexualité, que la religion naturelle protégeait et encourageait, à travers les cultes de la fécondité et de la déesse mère et que les religions révélées condamnent sous de fallacieux prétextes d’impureté du corps, au profit d’une sublimation, qui veut faire de nous des êtres éthérés subtils sans matière, sans sens, rien que des idées volatiles et célestes.
- Diderot, tout comme vous je ne crois pas au péché originel, qui est une invention machiavélique pour créer de la culpabilité gratuite, soumettre les fidèles à une loi théologique, entretenir la dépendance au prêtre pour obtenir son absolution.
Le geôlier vient signaler à Rousseau que la visite est terminée, qu’il doit partir.
- Merci de votre visite Jean Jacques, vous avez un peu soulagé durant un instant ma réclusion et ma solitude !
- Denis, j’espère que vous serez bientôt libéré et que nous pourrons alors discuter au grand jour car cette geôle est vraiment obscure !

L’ENCYCLOPEDIE


1751, Diderot et D’Alembert conversent :
- Depuis 1747 que nous avons commencé de rédiger cette compilation, la plus exhaustive possible du savoir humain, notre encyclopédie, le long chemin parcouru n’en est pourtant qu’à son début tellement l’entreprise est immense. Il est impératif de mettre à la disposition du public ce grand œuvre des connaissances, afin de sortir de l’impérialisme des thèses théologiques sur le monde, les hommes et les idées.
Le catéchisme scolastique médiéval fait encore des ravages, il n’y a pas si longtemps que l’on faillit brûler Galilée sur le bûcher.
- Mon cher D’Alembert, si la raison matérialiste a fait faire quelques progrès pour sortir de la superstition religieuse, où dominait l’irrationnel, il ne faut pas oublier que la raison est fragile.
Qu’elle s’étaye sur nos sens et l’empirisme comme le défendent les sensualistes matérialistes, ou qu’elle s’étaye sur les idées innées, célestes, divines, comme le défendent les idéalistes, dans tous les cas elle est subjective. Cette subjectivité est une prison où la limite entre raison et délire est très mince. Pour les sensualistes, l’extrême c’est le solipsisme, où nos sens nous trahissent et ne reflètent pas la réalité, mais ne sont qu’une hallucination du monde, d’ailleurs le monde et les autres existent-ils, ne sont il pas un leurre, un simulacre, comme le croient les solipsistes. Pour les idéalistes, l’extrême c’est Dieu qui nous manipule, nous trompe et là c’est le fameux doute de Descartes, mais celui-ci répond que dieu est suffisamment bon pour ne pas le tromper. Le réel existe-t-il, qu’elle est la place du rêve ? Pour Berkeley la matière n’existe pas, tout est sensation et représentation mentale. Pour Epicure la matière, et ses atomes, seule existe, l’âme et ses idées divines ne sont qu’une vue de l’esprit.
La raison n’est rien sans l’imagination qui émet des hypothèses spéculatives et qui va chercher dans l’expérience sensorielle leur confirmation. Je crois que idéalisme ou empirisme buttent sur le même écueil celui de la subjectivité de l’imagination.
Le passage de la pensé mythique à la pensée rationnelle chez les grecs antiques, ne s’est pas fait sans le génie des premiers philosophes qui usèrent d’une catégorie de l’entendement humain je veux dire de l’intuition. Or l’intuition c’est un sixième sens subjectif qui cherche sa source dans l’imagination, là le philosophe présocratique joue sur le même terrain que le poète, il se sert des figures de rhétoriques que sont la métaphore et la métonymie.
L’intuition en philosophie comme en science c’est l’art de faire des analogies. Mais les analogies sont arbitraires au départ du raisonnement et ce n’est que l’expérience qui infirmera ou confirmera l’hypothèse. Les présocratiques avec leurs principes originels comme l’eau de Thalès ou l’air d’Anaximène ou l’infini d’Anaximandre, sont aussi des poètes, leur imagination établit des systèmes qui prétendent à l’objectivité, mais dont l’origine est tout ce qu’il y a de plus subjectif. Ces présocratiques qui ont fait le lit de la philosophie sont des poètes. Et les poètes sont les maîtres du rêve, ce sont des oniromanciens, des princes de la nuit qui amplifient les feux follets des ténèbres pour amener la lumière éclatante.
-Mon cher Denis, pour interpréter le réel, nous n’avons qu’un moyen c’est le jeu des symboles, les symboles nous les choisissons en fonction de notre appréhension sensuelle du réel. Un coucher de soleil nous évoque l’entrée dans le monde de l’onirisme, l’empire des fantaisies, le réveil des instincts bruts, l’ouverture de la parenthèse qui nous exclu du social pour entrer dans le monde du soi solipsiste ; c’est aussi la peur, la phobie de ne plus retrouver la lumière, de se laisser envahir par une subjectivité de déréliction, c’est l’abandon par le père, le dieu soleil, c’est l’orphelinat, le retour à l’état sauvage de la pulsion sans loi d’interdit ; c’est l’éden mais aussi c’est l’angoisse de la perte de repère ; c’est la régression à la fameuse caverne de Platon où l’homme ne voit plus que des ombres, des spectres, des esprits maléfiques. La raison c’est la putain des symboles, Luther dit c’est la putain du Diable.
- Ce n’est pas le tout, D’Alembert de philosopher de bon matin en devisant amicalement, mais nous devons aujourd’hui nous atteler à la rédaction de l’article de l’encyclopédie sur Newton.
- Mais là nous retombons à pieds joint comme Newton sur le symbole. Le symbole de la pomme tombée de l’arbre sous lequel il faisait sa sieste et qui lui a donné l’intuition de la loi de l’attraction universelle. Cette pomme, qui l’a réveillé de sa sieste, qui la fait accéder comme Eve à l’arbre de la connaissance. Il a identifié cette pomme chutant à la lune tournant autour de la terre. Il a mis en cause son poids, comme cause de sa vitesse et de son accélération, comme force attractive, il a découvert la gravité universelle. Cette pomme n’est pas innocente, sans cette pomme il n’y aurait pas eu d’intuition. La pomme le fruit défendu de l’arbre de la connaissance dont il nous reste anatomiquement la pomme d’Adam. Le mythe biblique a induit chez Newton l’hypothèse de la gravitation universelle. Newton était un ésotériste féru de symboles, franc maçon, rose-croix. C’est cette fameuse pomme de l’arbre de la connaissance consommée malgré l’interdit divin, qui a entraîné la chute d’Adam et Eve, comme la chute de cette fameuse pomme newtonienne qui a permis de retrouver la connaissance de l’attraction universelle. Donc comme tu le vois, nous tournons en rond, symbole et raison font bon ménage et les mythes les plus anciens ont encore un bel avenir de savoir devant eux.
- Alors au travail, la mécanique avec ses jeux de forces est moins poétique que le mythe, plus austère, plus abstraite, mettons nous à l’ouvrage.
Quelques jours après ils rédigent l’article sur Hippocrate, avant de se lancer dans sa rédaction, ils s’échauffent par un échange à bâtons rompus :
- Hippocrate de Cos, une île du Dodécanèse, était de la famille des Asclépiades, des descendants du dieu Asclépios, le dieu de la médecine des grecs. Dans cette famille l’on était médecin de génération en génération.
- Hippocrate rompit la tradition de la médecine religieuse des prêtres d’Asclépios qui faisait de la maladie une possession du malade par les dieux. C’était jusqu’alors une médecine théologique. Hippocrate établit la première médecine rationnelle.
Plus de dieu dans la pathologie, mais la nature et ses lois, en grec la nature c’est physis et elle est soumise à nomos c'est-à-dire à la loi. Hippocrate est l’inventeur de la physiologie, de l’étude de la nature. Il a créé l’allopathie c’est dire la science des contraires. Car en effet la physis, la nature est sous l’influence de forces contraires qui s’affrontent et tout l’art de la médecine est d’élucider ces forces en présence.
Hippocrate a inventé la sémiologie, c'est-à-dire la science des signes, des signes physiques ou psychiques que l’examen médical attentif permet d’observer, par l’observation du malade, l’examen physique comme l’inspection, l’auscultation, la palpation, la prise du pouls etc…
Cette sémiologie, cet art des signes permet le diagnostic c'est-à-dire l’identification de la maladie spécifique et le pronostic c'est-à-dire de prévoir son évolution à court et à long terme.
Jusqu’avant Hippocrate les médecins étaient prêtres d’Asclépios qui établissaient leur diagnostic en faisant raconter leurs rêves aux patients, expliquant que c’est le dieu qui leur avait inspiré le rêve et il le leur interprétait, la médecine antérieure à Hippocrate n’était qu’une oniromancie.
Hippocrate en fit une véritable science loin des superstitions.
Il expliquait la maladie par des troubles des humeurs, par exemple l’hystérie chez la femme c’était un excès d’humeur de l’utérus remontant jusqu’à la tête, la mélancolie un excès de bile hépatique qui remontait au cerveau, d’ailleurs hystérie en grec veut dire utérus et mélancolie en grec veut dire bile noire.
Hippocrate inventa la diététique, car pour lui l’alimentation équilibrée était source de santé.
-La pythie de Delphes qui était une femme très hystérique qui entrait en transes si facilement devait avoir selon la théorie d’Hippocrate une sécrétion utérine phénoménale, comme nos religieuses possédées du diable que les exorcistes soumettent au grand rituel de chasse du démon.
-Mon cher, Hippocrate avait innocenté les dieux et les démons dans les troubles du corps et de l’esprit et notre église catholique revient 26 siècles en arrière et se rie des théories rationnelles d’Hippocrate pour nous faire croire en de vieilles lunes. Hippocrate est vraiment très moderne qu’en penses tu ?

LE LIBERTIN

Diderot est marié, il aime passionnément sa femme, mais n’est pas un parangon de fidélité, il aime trop la séduction et le libertinage.
Il est dans un salon parisien où se tient une fête, musique et beau parler s’en donnent à cœur joie dans la liesse de l’alcool.
Les femmes sont belles, le philosophe est la coqueluche de ces dames.
- Marquise, si vos dessous sont aussi alléchants que vos dessus, j’aimerai bien vous conter fleurette !
- Diderot, vous n’êtes pas un barbon de philosophe austère, un Socrate ascétique, mais un jouisseur sans vergogne !
- Madame, si la nature a créé des créatures de rêve telles que vous, il est vain de les bouder et de se morfondre dans la macération. Eros est un dieu plus attrayant que le Christ, il nous pique à vif et nous promet des délices terrestres moins frustrants que l’attente de la félicité dans l’au-delà !
- Denis, vous permettez que je vous nomme ainsi ? Vous me semblez fort audacieux, cavalier, vous courtisez à la hussarde !
- Madame, c’est que le fond inspire la forme, les sens sont immanents et n’aiment que la précipitation, mais je ne me hâterai pas de conclure, car les préludes les plus longs cristallisent l’amour d’une suspension qui entretient le désir jusqu’à l’acmé, d’un souffle plus doux que les zéphirs, et la lancinante pression du différé nourrit la flamme !
- Mon cocu de mari ne s’intéresse qu’à l’argent, aux rentes, aux crédits et ce comptable se fait souffler sa femme par tous les connétables de la séduction, les chevaliers de la rime, les étalons sauvages sans foi ni loi, et vous manquiez à mon tableau de chasse !
- Votre mari est la pauvre victime de l’éternel problème, dilemme de l’être et de l’avoir, moi j’ai choisi, je suis et j’ai peu d’avoir, il me suffira de vous avoir un temps, le temps des sortilèges que suscite votre féminité, mais je ne suis pas dupe, plus que de vous avoir, c’est vous qui m’aurez comme esclave de mes sens, de mes passions. Dans ce jeu, la femme est maîtresse et l’homme n’est qu’un misérable élève assez peu doué, qui a tout à apprendre et qui le prend bien, juste le temps que la belle consent à se méprendre.
- Pessimiste que vous êtes, vous négligez vos atouts qui ne sont pas sans charme, le rituel de la cour amoureuse est plus favorable aux esthètes comme vous qu’aux goujats qui confondent l’amour avec la gymnastique.
- Ne médisez pas sur l’art érotique, le Kama Soutra est aussi un traité de gymnastique de l’amour, tout comme l’art d’aimer d’Ovide, le corps a aussi son mot à dire dans les jeux de l’amour, il n’est pas que cérébral !
- Je ne nie pas que l’anatomie et la physiologie soit pour quelque chose dans l’orgasme, encore que celui de l’homme soit à mon goût un peu trop éphémère, celui des femmes ou bien bénéficie d’un tempérament physiologique plus pérenne ou de vertus purement psychologiques plus subtiles qui ne sont pas étrangères à la fonction d’enchantement de l’amour qu’elles suscitent !
- Madame, je serai fort aise que vous me témoignez dans l’alcôve de la pérennité de vos orgasmes !
- Qu’a cela ne tienne, Denis, mon amie la Comtesse qui est notre hôtesse nous prêtera sans problème son boudoir, suivez moi !

L’ESTHETE

Diderot fréquente les salons de peintures, il crée le genre de la critique.
Il écrit « Salons » le chef d’œuvre de la critique artistique.
Il est au dernier salon, devant un tableau de Joseph Vernet, peintre natif d’Avignon qui a été à l’académie de France à Rome et devint un maître du paysage. On lui a commandé une série de tableaux de ports de France, il a sillonné toute la côte de la Méditerranée.
Diderot est devant le tableau de Vernet « La ville et la rade Toulon » Il commente :
- L’art c’est l’imitation de la nature, mais d’une nature idéale. L’artiste n’a pas à créer du vrai, on ne lui demande que du vraisemblable. Sa copie doit sublimer la nature, il doit en tirer la quintessence, sa technique doit s’effacer devant le spectateur qui n’en retiendra que l’émotion.
Le maître peintre doit garder l’esprit froid, il doit maîtriser ses propres affects pour faire transparaître l’essence de la nature. Ce Vernet est réaliste, il n’est pas pompeux, il anime son tableau de marine par des personnages. Il lui donne un côté trivial, populaire, spontané, c’est un morceau de vie, une séquence non figée.
D’Alembert reprend : - C’est encore d’une facture trop classique, il y manque un zeste d’émotion, un rien de parfum enivrant du midi. Il a encore du chemin à faire !
Puis ils vont vers un Chardin « le Singe peintre »
- La Denis, Chardin a chargé la caricature du peintre imitateur de la nature, il a en quelque sorte fait une satyre de ta théorie de l’art de la peinture que tu viens de nous infliger, sentencieux comme tu l’étais, magistral !
- Ce singe, comme tout animal, il lui manque le génie, or le génie c’est ce qui ajoute à l’imitation servile de la nature, c’est ce plus qui nous enchante, le génie du peintre, c’est son supplément d’âme ! Et là Chardin dans ce tableau a eu du génie, le thème du primate parodiant l’artiste, c’est le clin d’œil de Chardin aux critiques, c’est son « La critique est aisée, mais l’art est difficile !» Allons donc au théâtre, il est temps.
Ils se dirigent vers le théâtre où Diderot à rendez vous avec sa dernière maîtresse, Marianne.
A l’affiche du Marivaux « Le jeu de l’amour et du hasard »
Il y a foule devant le parvis du théâtre, les toilettes des femmes rivalisent de luxe et de fantaisies. Marianne est fort coquette, c’est une grande bourgeoise peu passionnée par la philosophie et les sciences, mais qui trouve Denis très galant.
Dans leur loge, tous trois conversent :
-Avant l’Encyclopédie, j’ai fait trente six métiers pour fuir la condition d’abbé que mon père m’avait imposé, et entre autre j’ai tâté du théâtre. J’ai une théorie du comédien que j’appelle le paradoxe du comédien. Le théâtre doit représenter le réalisme et qui dit réalisme dit spontanéité, or le comédien pour affiner son art répète incessamment le même rôle. Il est loin de la spontanéité, il imite et quand il est génial il fait plus réel que le réel, c’est ça son art, son paradoxe. J’ajoute que le théâtre ne doit plus représenter des héros mythiques titanesques, mais le commun des mortels, les nobles emblématiques doivent laisser la place à des personnages populaires, domestiques, le réalisme doit l’emporter contre le lyrique. Mais le rideau se lève regardons Marivaux !
L’intrigue du « Jeu de l’amour et du hasard » c’est le travestissement de deux jeunes gens en leur propre valet et soubrette pour leurrer leur soupirant respectif qu’ils ne connaissent pas et pour mieux se faire une idée de ce qu’ils valent. Le faux valet et qui est en fait le maître tombe amoureux de la soubrette qui est en fait la maîtresse et vice versa et tout est bien qui finit bien, puisque ce mariage arrangé par les parents leur convient à merveille, car à la fin ils ne sont plus dupes de leur méprise et découvrent que leur amour est conforme aux voeux de leurs parents. Le rideau tombe et les spectateurs applaudissent. Les comédiens viennent saluer le public, les lumières s’éteignent et tout le monde est dehors.
D’Alembert les quitte et Denis et Marianne vont chez elle, dont le mari est en voyage d’affaire. On leur sert un petit souper aux chandelles avec des vins fins.
Marianne dit :
- Dieu que la condition de valet et de soubrette est plus facile, plus naturelle, moins engoncée dans l’étiquette bourgeoise, plus vivante loin des conventions, de la norme, du carcan, du masque de la suffisance. Les domestiques ne sont pas condamnés au paraître comme leurs maîtres, ils sont entiers dans l’être authentique !
- Marianne, les comédies de Molière, comme vous le savez, gardent leur fraîcheur grâce aux personnages domestiques, qui disent la vérité vraie, qui sont nature. Sganarelle plus que Don Juan est philosophe, poète, railleur, malin, alors que Don Juan est imbu de sa personne, sentencieux, magistrat du cœur ! D’ailleurs je travaille à une pièce de théâtre que j’intitulerai « Jacques le fataliste » et le personnage principal de ma pièce sera un valet, Jacques, plus vrai et sympathique que son maître. Il faut en finir avec les personnages hors norme, les dieux de l’Olympe, les géants, il faut que le théâtre redevienne réaliste. La vie est à l’état naissant dans la plèbe, le devenir y est en germe, chez elle il n’ y a pas de faux semblant. Maintenant montrez moi vos si jolis tétons que je les arrose de Champagne et que je les tète !
Marianne se prête à ce jeu érotique et lorsque Denis en a fini avec sa succion, elle dit :
- J’ai lu « La nouvelle Héloïse » de Jean Jacques Rousseau votre ami, l’amour de Julie et Saint Preux, m’a passionnée, puis le ménage à trois avec son mari m’a tenté, cet idéal de communauté éthique et esthétique, est ce vraiment une utopie ? Je vous verrai bien comme Saint Preux faire de même avec le couple que je forme avec mon mari que je respecte. Je me vois déjà entre lui et vous, défiant les convenances, assumant le plaisir de l’union anticonformiste, vous me gratifiant de votre esprit et lui de sa tendresse.
- Marianne, chassez immédiatement ce souhait, le matrimoine est déjà contraignant, alors le ménage à trois c’est l’enfer. Nous devons remplacer la dépendance conjugale par l’interdépendance autonome, et l’amour célibataire, nous sommes un et nous nous devons de multiplier les rencontres de hasard fugaces, renoncer à la stabilité domestique, chercher les aventures éphémères qui rendent à la vie son sel, le plaisir ne réside que dans le présent et la chronicité est mère de toutes les routines, dans lesquelles l’autre de notre amour n’est plus qu’un objet familier certes, mais un objet utilitaire qui a perdu toute fantaisie.
Rousseau est un rêveur, un idéaliste, je suis moi un matérialiste, je ne m’hypostasie pas dans l’être, je ne cherche que le devenir toujours changeant, je suis contre Parménide et son être immuable, je suis pour Héraclite et son être toujours métamorphosé, qui roule dans le torrent qui n’est jamais le même, qui est en perpétuel mouvement. Ce que vous me proposez est une horreur !

LA GRANDE CATHERINE II DE RUSSIE


Catherine de Russie, la grande Catherine, était une jeune fille, noble allemande à qui l’on fit épouser le Duc héritier de l’empire de Russie. Protestante luthérienne, elle se convertit à la religion orthodoxe et prit un nouveau nom de baptême plus slave, Catherine. Son jeune époux était un inculte, infantile, niais, il passait son temps à jouer aux soldats de plomb, il était grand admirateur des prussiens honnis en Russie. Lorsqu’il accéda au trône il fit preuve de la plus grande incompétence, c’était la fin de la guerre de sept ans durant laquelle les russes avaient combattu la Prusse et la première mesure qu’il prit pour son accession au pouvoir fut de faire porter à toute sa garde impériale l’uniforme des prussiens, comme ces petits soldats de plomb.
Catherine, qui voulait prendre le pouvoir en Russie fit, avec l’aide de son amant un officier supérieur de la garde impériale, un coup d’état, emprisonna son mari ignare et là dans sa cellule il fut un peu plus tard assassiné mystérieusement.
Catherine était très cultivée, parlais plusieurs langues dont le français qui était la langue officielle de la cour de la tzarine. Elle correspondait avec les philosophes français, Voltaire et Diderot, c’était une grande épistolière. Son pays était moyenâgeux, avec des institutions politiques archaïques, dans ce pays existait encore le servage et la féodalité. C’était un pays arriéré et non encore industrialisé, mais immense. Catherine qui avait un grand désir de réformes, comptait sur les philosophes pour l’aider dans cette vaste entreprise de modernisation. Elle avait déjà par correspondance pensionné Diderot, elle était son mécène, elle l’avait chargé de constituer une grande bibliothèque dont il pourrait jouir jusqu’à sa mort mais dont elle hériterait. De plus connaissant ses qualités esthétiques, elle avait fait de lui son acheteur de tableaux et d’œuvres d’art pour sa collection personnelle du palais de Saint Petersbourg .
Elle demandait vainement à Voltaire de faire le voyage de Russie, mais celui-ci acceptait de le lui écrire régulièrement mais pas de se déplacer. Diderot qui plus que Voltaire était l’obligé de la grande Catherine fit le voyage en 1774.
Dans le parc de l’Hermitage, la demeure impériale, Catherine et Diderot promènent et discutent.
- Diderot si je vous écoutais, vous feriez passer la Russie d’une monarchie absolue médiévale à une démocratie, une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, vous n’y êtes pas mon cher, je vous demande un plan de gouvernement pour assurer encore pendant des siècles la transition.
Je veux moderniser ce pays archaïque, mais je ne veux pas de révolution, je dois déjà d’abord écrire un code civil, car ici il n’y a pas encore une justice moderne, c’est le droit coutumier hérité des temps immémoriaux.
- Votre altesse, je vais tenter de vous y aider, avec l’aide du philosophe français Montesquieu qui a écrit dernièrement « L’esprit des lois » mais il y a un principe qu’il suggère et que vous n’accepterez jamais, c’est la séparation des trois pouvoirs, exécutif, judiciaire et législatif, car là ce serait la vrai démocratie selon le modèle athénien.
- Je vous demande seulement, d’introduire un peu plus de justice dans ce pays, de préciser les rapports respectifs entre la police et la justice. Je ne souhaite pas m’encombrer d’un parlement qui voterait des lois que je ne désirerai pas. Parlons plutôt du plan que je vous ai demandé pour la création d’une véritable université moderne digne de mon pays.
- Il me semble qu’il faudrait créer au moins deux grades, celui de licence et de doctorat sur le modèle des universités européennes, mais ces grades ne seraient plus attribués selon les principes de la scolastique médiévale, où ne sont enseignés que le latin, le grec et la théologie, mais le droit moderne, la philosophie, les sciences et les lettres classiques mais aussi contemporaines.
- Continuez de travailler à votre projet d’université et faites moi quelques propositions acceptables d’aménagement du gouvernement, restez modeste, je veux une réforme mais pas une révolution. Parlez moi plutôt de vos dernières acquisitions pour ma collection d’œuvres d’art !
- Je vous ai acheté du Chardin et du Joseph Vernet. Chardin est spécialiste des natures mortes, des objets simples, il ne peint pas de grandes scènes épiques, ni de paysage, mais dans sa peinture comme il dit, il ne met pas que des couleurs mais du sentiment, c’est très gracieux. Il a peu de commande de la cour du royaume de France, mais il est une valeur sure, son imitation de la nature est sensible, subtile, affective. Vernet devient un maître du paysage, il a une grosse commande royale des ports de France, mais je vous ai acheté un beau paysage provençal, la Provence est son pays, il est d’Avignon et nul comme lui ne sait rendre la couleur des paysages en Provence, le pays de la lumière du midi, des oliviers, des cyprès, c’est un décor homérique grec. Cela vous fera voyager à domicile.
- Parlez moi de votre encyclopédie !
- Notre encyclopédie fut interdite de publication par le roi de France durant des années, mais nous avons continué à la rédiger clandestinement, nous avons attendu des temps plus favorable pour la faire éditer, et le travail est enfin terminé, tous les tomes sont maintenant parus, c’est un gros succès de librairie, mais je me suis mis fort en colère car notre éditeur avait censuré sans m’en parler nombre d’articles des derniers tomes, par crainte de l’inquisition ecclésiastique et de l’arbitraire royal. C’est une œuvre de longue haleine dont D’Alembert et moi sommes très fiers.
- Venez ce soir j’ai prévu un grand concert de musique, toute la cour sera là. Nous entendrons du Rameau, du Lulli et du Charpentier, donc de la musique française, j’adore cela, il me tarde que des compositeurs russes se révèlent !

JACQUES LE FATALISTE

Jacques le fataliste ne fut jamais publié du vivant de Diderot, il circula seulement chez ses correspondants épistoliers.
C’est un plaidoyer où s’affrontent, Jacques le valet convaincu du déterminisme, « C’est déjà écrit sur le grand rouleau » et son maître partisan du libre arbitre.
Diderot est matérialiste, épicurien, pour lui pas de dieux qui déterminent les hommes ; mais Diderot qui a connu l’absolutisme royal et l’inquisition ecclésiastique sait qu’en son temps la liberté est tout ce qu’il y a de plus relatif, qu’elle est une lutte de tous les instants, que de plus nous sommes conditionnés par nos passions et que vis-à-vis d’elles nous ne sommes pas tout à fait libres. Finalement Diderot est un sceptique, dans « Le neveu de Rameau » il se fait dire « Mes pensées sont mes catins ! » Il a avant tout, comme Jacques son personnage de théâtre, le goût de la vie, du devenir, de plus il doit changer d’idées philosophiques comme il a du changer de femmes toute sa vie, courant après le nouveau, l’inédit, l’imprévu. Ce n’est pas un philosophe à système comme le furent Kant et Hegel, pour lui la philosophie ne peut pas se circonscrire, se clôturer, il fut à la fois matérialiste et idéaliste, il ne s’est jamais enfermé dans un cadre théorique définitif. Diderot c’est le rebelle, c’est l’homme divisé, entre la morale et le désir, c’est l’audacieux, le téméraire, C’est un philosophe de l’existence plus que des idées, chez lui c’est une philosophie de l’action, plus qu’une philosophie de cabinet austère et ascétique comme celle de Kant. Diderot était en plein dans la vie, il ne s’est jamais figé dans une théorie, sa réflexion était par lui sans cesse remise en question, idéalisme-matérialisme, voila le dilemme, existence-essence, de même…
Diderot est le prototype de l’homme moderne, il a, avec son Encyclopédie, ouvert les masses à la connaissance, avec ses idées, préparé la révolution et la démocratie, c’est le modèle de l’homme des lumières, avec cependant chez lui un scepticisme qui laisse la place au doute, ce n’est pas lui qui inspira le totalitarisme des montagnards de la terreur, il ne préfigurait pas un Robespierre ou un Couthon, plutôt un Mirabeau jouisseur et habile politique.
C’est un peu lui qui a écrit sur le grand rouleau, le scénario de la révolution future, avec l’aide de Voltaire et de Rousseau. Hugo fait chanter à Gavroche dans « Les misérables »
- Si je suis tombé par terre,
- C’est la faute à Voltaire !
- Le nez dans le ruisseau,
- C’est la faute à Rousseau !
Il a ainsi beaucoup oublié Diderot, je tenais à lui rendre hommage, évidemment plus modestement que ne l’aurait fait Victor Hugo.

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